Je suis frappé de cette plainte récurrente : "je suis pris en otage", "ils nous prennent en otage", "une minorité tient des millions en otage".
C'est indéniable. Une poignée de gens peuvent immobiliser le pays. Ou, partie du pays : ce qui roule et ce qui se déplace, ce qui dépend de ce qui roule et de ce qui se déplace, c'est-à-dire aujourd'hui, à peu près tous les postes de travail. Il est loin le temps où le commerçant habitait dans deux pièces au-dessus de sa boutique...
Ce qui frappe plus que tout, c'est la peur au ventre de ne pas arriver au travail.
Quelles situations cela recouvre-t-il ?
Je me souviens de l'époque où je devais négocier des contrats avec des entreprises : des centaines d'heures de "phoning", ça avait l'air de mordre, il fallait conclure... Pas de transports ? Ne pas en trouver, et mon client potentiel pouvait me considérer peu opiniâtre, indigne de son budget.
Je comprends le chômeur qui a enfin décroché un entretien d'embauche. Dix, vingt candidats reçus le même jour, celui qui n'est pas là n'aura aucune chance. J'ai été dans ce cas.
Je vois la femme de ménage africaine où je travaille. Salariée d'une grosse boîte avec un contrat négocié prix plancher, elle vient de sa banlieue je ne sais où (elle ne parle pas, elle est timide, distante, elle porte des marques traditionnelles sur le visage, quand je la croise en arrivant alors qu'elle part, parfois elle me sourit, elle sait que je la sais humaine). Normalement, elle embauche à sept heures, travaille chez nous deux heures, est priée de circuler dans la nature pendant quatre heures, ré-embauche ailleurs en fin de journée.... Rentre normalement chez elle à .... 21 heures. Son chef est mauvais, pinailleur... Si le boulot n'est pas fait, si nous nous plaignons alors c'est lui à qui l'on reprochera de ne pas avoir tenu ses troupes.
Je vois les femmes récupérer leurs enfants à l'école...
J'imagine ce voyage que je veux faire à l'étranger avec mes petits moyens. Et si j'avais réservé mon avion pour aujourd'hui ?
Il y a ces détresses...
Mais il y a la vaste majorité de ces gens terrorisés par leur patron ordinaire : "je vous enlève des congés !", "vous n'aviez qu'à...
Y'a qu'à, Y'a qu'à...
A l'heure de la promotion, de la prime, de l'entretien d'évaluation, il y aura ceux "qui ne sont jamais absents". Et qui le font savoir, qui pointent du doigt, qui se montrent dans le couloir au passage de la hiérarchie là où d'habitude, ils l'évitent. Aujourd'hui, pas de journal dissimulé entre les dossiers, pas d'Internet, on occupe le terrain laissé par les absents...
Peur du patron, des collègues, des retenues sur salaire si la grève dure, du manque de congés et d'argent pour les fêtes de Noël, de l'étiquette "absentéïste", peur en somme de se savoir otage.
NB : J'ai pu me permettre de rester chez moi et de "poser une RTT" (on faisait comment avant ?. Je ne me souviens plus). La journée de grève d'octobre, certains collègues d'un autre service (majoritairement des professions intellectuelles) qui ne signaient jamais le registre de présence l'ont signé ce jour-là, faisant un effort particulier de solidarité dans le hall d'accueil ("N'oublie pas de signer aujourd'hui, hein ! C'est la grève !" --belle générosité envers le petit personnel qui "signe" lui, tous les jours).
mercredi 14 novembre 2007
Grève des transports 2 : Otages d'un jour ou otages toujours ?
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